mardi 29 juillet 2014

Boyhood


Director : Richard Linklater
Réalisé en 2014. Avec : Ellar Coltrane (Mason Jr. de 6 à 18 ans), Lorelei Linklater (Samantha), Patricia Arquette (maman Olivia) et Ethan Hawke (Mason Senior).
Vu dans le cadre de Fantasia 2014.
Trailer : https://www.youtube.com/watch?v=Ys-mbHXyWX4


Au cours de mes études, lectures et de mes diverses réflexions sur l’art narratif, j’en suis venu à la conclusion qu’il n’existait pas de définition pour ce qu’est l’art. Évidemment, il en existe des tonnes, mais elles sont à un niveau qui est beaucoup plus terre-à-terre. Les concepts d’art, de narrative, de transcendance et d’impact émotionnel sont quelque chose qui sont à un niveau tellement personnel que pour approcher et discuter de l’art il faut pratiquement une définition « fait maison ». Puisque au final, qu’est-ce qui est qualifié d’œuvre d’art? Quelque chose qui vient nous chercher à un niveau émotionnel? Mais même là, qu’est-ce que cela implique? Les émotions ne sont-elles pas quelque chose de si spécifique qu’il est dur d’en considérer une définition, quelque chose dans son essence qui est universel.

Scott McCloud défini l’art comme « any human activity which doesn’t grow out of either of our species basic instrincts : survival and reproduction ». C’est large et semble un peu ridicule, mais lorsque on regarde chaque exemple qu’il donne et qu’on réfléchit au niveau spécifique, ce sont des choses que nous faisons de notre plein gré, des activités, des passe-temps, des réflexes qui des fois sont involontaires (taper du pied lors d’une chanson par exemple) et des fois particulièrement travaillés. Ainsi, n’est-ce pas ce qui donne une saveur à notre existence? Ce qui la pimente et nous permet de nous mettre à un niveau de conscience qui surpasse celui des instincts animaux qui sont programmés au plus profond de nous.


Je ne suis pas nécessairement prêt à accepter cette définition, mais je peux reconnaître la vérité au cœur de ce qu’il dit; ce sont les petits moments, qui semblent anodins, qui forment une majeure partie de notre vie et qui, au final, nous définissent. La majorité de notre vie est passé dans ces moments, entre deux gros événements, en train de subir les conséquences du plus récent ou d’anticiper le prochain. Boyhood est le film sur la vie, celle entre les moments dont nous parlent tous les autres films. Les moments qui ne changent pas nos vies, mais qui, accumulés au fil du temps, nous forment, nous définissent. Ces moments qui, sur le coup n’ont pas d’importance autant qu’ils ont toute l’importance du monde puisqu’ils sont en train de se passer. Boyhood a passé 12 ans en production et dure 2h45 pour nous révéler l’ultime vérité absurdement évidente que nous sommes toujours « maintenant ». (« It’s like…it’s always right now… »)

C’est une vérité absurde puisqu’elle est tellement évidente qu’elle n’est pas révélée. Bien sûr qu’on est toujours maintenant! Qu’elles sont les autres options? Et pourtant, je me retrouve souvent dans des moments de ma vie où je fais un effort conscient d’apprécier le moment présent, de m’arrêter pour ne penser qu’au fait qu’en ce moment je suis heureux et ne penser à rien d’autres. Puisque sans cela je ne ferais qu’être à un endroit physique pendant que je réfléchis à autre chose, ce qui s’en vient, ce qui s’est passé, ce qui pourrait se passer, etc. Et pourtant un moment n’existe pas dans un vide, il existe dans un contexte, avec quelque chose qui le précède et quelque chose qui le suit et tout cela donne de la signification au moment, de l’importance dans l’ensemble des choses puisqu’il se déroule et notre vie est constituée uniquement de moments qui tranquillement nous mènent quelque part. 

Mason a 6 ans et habite avec sa mère monoparentale et sa sœur. Sa dynamique de vie ressemble exactement à ce que l’on pourrait s’attendre de la chose. Et sa vie continue…et il a 18 ans et quitte la maison de sa mère pour aller à l’université. Le film emprunte une structure narrative peu commune (que j’ai appris s’appelle biblique) en nous montrant simplement le déroulement des choses. Il n’y a aucun moment définitif, il n’y a pas de gros revirement, les choses se passent, certaines ont des conséquences à court ou long terme, des gens changent, d’autres non, la vie se déroule puisque c’est la réalité que l’on vie. La majorité des grands événements qui seraient des points tournants du film sont sautés. Mason remarque que deux adultes se parlent et se tiennent étonnamment proche et on coupe au retour de leur lune-de-miel, nous assistons au retour de la graduation, à une discussion post-rupture, etc. Le film ne s’arrête sur aucun premier moment (première copine, bière, emploi, voiture, etc.) et les choses nous sont tout simplement présentés comme telles, sans toujours avoir de lien de causalité direct. 

Le début du film me vient en tête spécifiquement puisque dans les premières scènes, on croit pouvoir deviner l’ensemble des événements qui seront à venir. Nous avons le père irresponsable et absent, le frère tête en l’air qui vit dans l’ombre de sa sœur qui excelle à l’école ou les chicanes entre les deux parents biologiques; tous des moments qui donnent l’impression qu’ils vont donner le ton au reste du film. Mais aucun de ces détails ne dépasse les premières 30 minutes du film puisque le film n’est pas intéressé de raconter « l’histoire de frères et sœurs au milieu d’un divorce » ou « l’angoisse de devoir être à la hauteur de sa grande sœur », il ne veut que raconter la vie du garçon, avec tout ce que cela implique, allant des brassières du catalogue Sears aux cours de photographie en passant par de multiples déménagements. 


Le film se concentre aussi sur les individus qui gravitent l’univers de Mason, plus spécifiquement sa famille. Patricia Arquette joue la mère avec un tel génie qu’elle me fait oublier exactement tous les autres rôles qu’elle a fait, jouant la mère avec une telle force et un courage qui nous rassure constamment pour la sécurité de Mason. Même si à un certain point ils se retrouvent dans une situation qui semble extrême, j’étais confiant que les enfants étaient entre de bonnes mains. Elle a aussi une tristesse et une solitude dans ses yeux qui justifient à eux seuls la majorité des choix qu’elle fait tout au long du film, faisant d’elle un personnage à part entière qui vit sa vie, que ça ait à voir ou non avec Mason. Ethan Hawke est incroyable, donnant au film mes scènes favorites, qui sont aussi significatives qu’anodines et légères et joyeuses et tordantes. Il va au-delà du personnage bien défini, c’est une personne à part entière qui va vivre sa vie pour de temps en temps apparaître dans le film et donner des leçons de tir, de contraception ou de compilations Beatles à ses enfants.

Le protagoniste est joué par Ellar Coltrane et sert de véritable système organique à l’ensemble du film. Il soutient et relient les personnages et sert en même temps de point de repère dans la lente progression du temps. Il est relativement calme et discret, plus ou moins inactif qui vit et absorbe les expériences et est toujours présent, quoi que en retrait. Jusqu’à ce qu’il vieillisse et grandisse tranquillement en la personne qu’il deviendra, se cherchant à tâtons. De plus, ses différentes coupes de cheveux servent de marqueurs temporels, nous indiquant les années qui passent. 


L’accessibilité est un détail qui ne semble pas ressortir beaucoup dans les commentaires sur le film et qu’il est important de mentionner, puisque l’aspect « artistique » domine la conversation. Le film est amusant et très accessible. Oui nous avons affaire à un film principalement méditatif, peu conventionnel, qui progresse tranquillement nous montrant plusieurs scènes qui semblent anodines et sans conséquences, mais la majorité de ces scènes sont distrayantes et constitués de personnages qui sont tellement vivants qu’il est impossible de ne pas se sentir investi dans leurs conversations ou activités de la vie, aussi banales soient-elles. 

En conclusion, Boyhood est une expérience très intime et personnelle, surtout au niveau auquel il m’a affecté. La première réflexion qui m’est venu en tête après avoir vu ce film était que tous les autres films semblaient un peu plus insignifiants, considérant l’ampleur de l’impact que je venais de vivre. Je suis prêt à dire par contre que le film est très amusant, accessible et peut être apprécié à plusieurs niveaux (qui fonctionnent tous). Mais n’importe quel film qui me fait réfléchir sur ma définition de l’art et sur la façon dont je vie ma vie et les expériences qui la compose fait quelque chose de bien, de très bien. 

MUK

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