Auteur : Brian K. Vaughan
Illustration : Fiona Staples
Illustration : Fiona Staples
Je
réfléchis souvent à ce concept narratif du « moment » en termes de
développement de personnage. Lorsqu’un incident arrive à un individu qui
enclenche la suite de sa progression ou lorsqu’une série ou un film nous offre
un retour en arrière qui explique l’origine d’un trait de caractère
« J’étais A, mais X m’est arrivé et maintenant je suis A’ ». Quelque
chose d’aussi clair et concis que cela n’arrive pratiquement pas dans la vraie
vie. Mais en tant qu’individu qui a une obsession pour la cohérence narrative
et l’interprétation des symboles aléatoires de la vrai vie comme s’ils venaient
de décisions de production, j’aime accorder à certains moments une
signification transcendante en rétrospective « LE moment où j’ai décidé
que X » ou « LE moment où je suis devenu Y ». Même pour
quelqu’un comme moi qui adore les déceler lorsque je suis en mode
d’introspection, ces moments sont rares et significatifs. Ce long préambule
servait tout simplement à en venir au fait que ma première lecture de Saga est l’un de ces moments qui, je
dirais, en est venu à me définir et influe beaucoup sur la façon dont je pense
à moi-même aujourd’hui. C’est le comic qui m’a fait revenir aux comics (après
une jeunesse mijotant dans Lucky Luke,
Astérix et Archie),
autant en tant que pièce de divertissement, qu’œuvre d’art et modèle narratif
que je n’avais jamais vraiment observé comme il se devait. C’est le comic qui
m’a ouvert l’esprit sur l’attrait du différent, de l’étrange, du marginal, qui
me fait encore aujourd’hui donner une chance aux objets culturels et
expériences qui m’auraient probablement rebutés il y a 1 an et demi par faute
d’être hors de ma zone de confort. Trois cents mots ne sont pas assez pour
signifier l’importance de cette série à mes yeux et je doute que 3000 soient
plus adéquats, alors je vais conclure cette introduction égocentrique derechef!
Saga
est l’histoire de Marko et Alana tel que racontée par leur fille Hazel, qui
vient au monde après quatre pages. Alana et Marko sont des soldats des deux
côtés d’armées en guerres depuis aussi longtemps que qui que ce soit se
souvienne, détruisant tout dans leur passage. Ils sont, respectivement de
Landfall et de son unique satellite Wreath, deux civilisations avec leurs
propres cultures et traits caractéristiques qui les rendent aussi facilement
différenciable que mémorables. Wreath héberge une espèce reconnaissable à ses
diverses sortes de cornes qui utilise de la magie tandis que Landfall est hôte d’individus
ailés centrés sur la technologie, alliés à la royauté Androïde. Cette guerre
intergalactique est présente, mais n’est pas réellement le sujet d’attention de
cette histoire. Les protagonistes veulent, plus que tout au monde, s’échapper
de la tyrannie oppressante du combat qui a dicté toute leur vie à ce jour. La
tension entre les deux camps a des répercussions qui traversent les distances
intersidérales et qui trouvent toujours un moyen de les rattraper, que ce soit
sous la forme de beaux-parents militants, d’ex-fiancée ou d’assassins envoyés
par les deux camps. Ils sont une menace pour les partis opposants puisqu’ils
représentent une possible harmonie entre les deux camps, détruisant les
incessantes campagnes de propagandes qui s’efforcent de forger la pire image de
l’ennemi possible. Ils rencontrent divers personnages tout au long de leurs
aventures qui ne font que constamment augmenter l’ampleur de l’histoire et son
étendu, éveillant sans arrêt l’imaginaire.
Malgré
la beauté et la richesse de l’univers de Saga,
sa force est sans contredit les personnages qui l’habitent. Les dialogues de
Brian K. Vaughan superposés aux visages exceptionnellement émotifs de Fiona
Staples s’accordent pour former des moments mémorables qui sont tous en
compétitions pour « le plus charmant » de la série. Les visuels grandioses
donnent beaucoup de texture à l’univers et servent énormément la construction
des marges, mais ils sont tous secondaires face aux moments personnels qui ne
sont concentrés que sur les personnages. La scène la plus attendrissant de
toute la série à ce jour implique un échange entre une ex-esclave sexuelle de 6
ans et un chat extraterrestre qui n’a qu’une seule réplique (cette description
est peut être aussi le moment opportun pour juger à quel point cette série
tombe dans votre champ d’intérêts.) Il y a de ces séquences qui, lorsque je les
relis, me donnent envie de construire une liste de mes moments favoris de Saga juste pour parler de cette scène
spécifique et lorsque j’entreprends de construire cette liste, je me retrouve
avec des marqueurs à toutes les 3 pages. J’abandonne donc cette idée pour ne
pas me ramasser avec une cinquantaine de points sur ma liste concernant 18
numéros de 22 pages.
L’intrigue
implique autant leur quête de paix que leur lutte pour survivre ou, encore plus
primordialement, leur relation et leur lutte pour être des parents décents. La
narration du point de vue d’une petite fille dans un futur incertain donne une
perspective sereine qui investit tellement plus dans l’histoire, insinuant
toujours un avenir encore plus excitant que ce dont nous sommes témoins. Chaque
nouvel incident, lieu ou personnage étend l’univers, au lieu de le restreindre,
et allume l’imagination à plein feu. Ainsi, lorsque Hazel fait laisse présager
la suite des choses, nous ne pouvons même pas entrevoir ce qui pourrait être à
venir, puisque chaque chapitre, chaque volume, mène dans une direction
totalement imprévisible qui amène autant de nouveaux personnages complexes et
intrigants que de nouvelles créatures
extraterrestres fascinante à regarder.
La
richesse de l’univers nous enveloppe d’une telle façon que je me sens
constamment investi à y retourner pour vivre et revivre ces aventures. Chaque
détail est imprégné de réflexions qui donnent une cohésion à un univers qui insinue
presque autant qu’il montre, laissant sous-entendre une logique derrière la
construction par les créateurs qui insuffle une confiance dans l’audience. Les
logistiques de l’univers sont balancées d’une telle façon qu’elles sont
suffisamment expliqués pour justifier les actions et réactions des personnages,
sans attirer trop d’attention aux pourquoi du comment. Après, dans la première
dizaine de pages, avoir vu un bataillon de soldats ailés commandé par un homme
affublé d’une télévision à la place d’une tête dans un échange de feu contre
des magiciens druides cornus qui font feu avec leurs épées et parlent une
langue étrangère, il n’y a plus d’éléments qui font lever un sourcil au lecteur
ou remettre en question ce qu’il lit.
Le
travail de dessin de Fiona Staples est parmi les meilleurs qu’il m’ait été
donné de « lire ». Son trait fin et clair défini l’univers d’une
façon nette et consistante qui rajoute encore plus de confiance dans le travail
créatif accompli. Les émotions et réactions des personnages sont lues aussi
facilement dans les bulles de dialogues que sur les visages, définissant encore
plus clairement qui ils sont et leurs nombreuses caractéristiques. Chaque
chapitre ouvre et ferme avec des images pleines pages qui nous invitent, nous
rendant témoins des choses les plus intimes, grandioses, farfelues ou étranges
à chaque numéro. Il est possible de suivre l’action sans même y réfléchir ou
faire d’efforts supplémentaires, donnant une fluidité à chaque page qui permet
une lecture beaucoup trop rapide et brève, à ma plus grande déception. Saga se lit comme un couteau dans du
beurre chaud (est-ce que je me trompe de dicton?), accélérant l’inévitable
déception qu’il n’y a plus de pages à lire, mais retourner à la page 1 est si
facile que ce n’est pas un véritable problème.
Le
livre est drôle, splendide, touchant et est à part égale Star Wars que How I Met Your
Mother, Futurama, Astonishing X-Men avec 42 fois plus de
violence, sexualité et gags crus. Je ne dis pas qu’il est une combinaison de
tous ces ingrédients, mais plutôt qu’il est possible de retrouver un petit peu
de ce qui rend excellent toutes ces autres choses dans Saga (parmi tant d’autres!) C’est une œuvre complètement originale
qui ne ressemble à rien qui existe et est pourtant invitant très rapidement,
nous offrant une place privilégiée dans un monde qui ne cesse de s’ouvrir sous
nos yeux.
MUK




Aucun commentaire:
Publier un commentaire