samedi 27 décembre 2014

Saga

Auteur : Brian K. Vaughan
Illustration : Fiona Staples

La bande-dessinée Saga est un de mes objets culturels favoris, toutes catégories confondues. La sortie en magasins du premier « Deluxe Hardcover » me donne une excuse pour étendre en ligne mon amour pour cette incroyable histoire.



Je réfléchis souvent à ce concept narratif du « moment » en termes de développement de personnage. Lorsqu’un incident arrive à un individu qui enclenche la suite de sa progression ou lorsqu’une série ou un film nous offre un retour en arrière qui explique l’origine d’un trait de caractère « J’étais A, mais X m’est arrivé et maintenant je suis A’ ». Quelque chose d’aussi clair et concis que cela n’arrive pratiquement pas dans la vraie vie. Mais en tant qu’individu qui a une obsession pour la cohérence narrative et l’interprétation des symboles aléatoires de la vrai vie comme s’ils venaient de décisions de production, j’aime accorder à certains moments une signification transcendante en rétrospective « LE moment où j’ai décidé que X » ou « LE moment où je suis devenu Y ». Même pour quelqu’un comme moi qui adore les déceler lorsque je suis en mode d’introspection, ces moments sont rares et significatifs. Ce long préambule servait tout simplement à en venir au fait que ma première lecture de Saga est l’un de ces moments qui, je dirais, en est venu à me définir et influe beaucoup sur la façon dont je pense à moi-même aujourd’hui. C’est le comic qui m’a fait revenir aux comics (après une jeunesse mijotant dans Lucky Luke, Astérix et  Archie), autant en tant que pièce de divertissement, qu’œuvre d’art et modèle narratif que je n’avais jamais vraiment observé comme il se devait. C’est le comic qui m’a ouvert l’esprit sur l’attrait du différent, de l’étrange, du marginal, qui me fait encore aujourd’hui donner une chance aux objets culturels et expériences qui m’auraient probablement rebutés il y a 1 an et demi par faute d’être hors de ma zone de confort. Trois cents mots ne sont pas assez pour signifier l’importance de cette série à mes yeux et je doute que 3000 soient plus adéquats, alors je vais conclure cette introduction égocentrique derechef!
Saga est l’histoire de Marko et Alana tel que racontée par leur fille Hazel, qui vient au monde après quatre pages. Alana et Marko sont des soldats des deux côtés d’armées en guerres depuis aussi longtemps que qui que ce soit se souvienne, détruisant tout dans leur passage. Ils sont, respectivement de Landfall et de son unique satellite Wreath, deux civilisations avec leurs propres cultures et traits caractéristiques qui les rendent aussi facilement différenciable que mémorables. Wreath héberge une espèce reconnaissable à ses diverses sortes de cornes qui utilise de la magie tandis que Landfall est hôte d’individus ailés centrés sur la technologie, alliés à la royauté Androïde. Cette guerre intergalactique est présente, mais n’est pas réellement le sujet d’attention de cette histoire. Les protagonistes veulent, plus que tout au monde, s’échapper de la tyrannie oppressante du combat qui a dicté toute leur vie à ce jour. La tension entre les deux camps a des répercussions qui traversent les distances intersidérales et qui trouvent toujours un moyen de les rattraper, que ce soit sous la forme de beaux-parents militants, d’ex-fiancée ou d’assassins envoyés par les deux camps. Ils sont une menace pour les partis opposants puisqu’ils représentent une possible harmonie entre les deux camps, détruisant les incessantes campagnes de propagandes qui s’efforcent de forger la pire image de l’ennemi possible. Ils rencontrent divers personnages tout au long de leurs aventures qui ne font que constamment augmenter l’ampleur de l’histoire et son étendu, éveillant sans arrêt l’imaginaire.

Malgré la beauté et la richesse de l’univers de Saga, sa force est sans contredit les personnages qui l’habitent. Les dialogues de Brian K. Vaughan superposés aux visages exceptionnellement émotifs de Fiona Staples s’accordent pour former des moments mémorables qui sont tous en compétitions pour « le plus charmant » de la série. Les visuels grandioses donnent beaucoup de texture à l’univers et servent énormément la construction des marges, mais ils sont tous secondaires face aux moments personnels qui ne sont concentrés que sur les personnages. La scène la plus attendrissant de toute la série à ce jour implique un échange entre une ex-esclave sexuelle de 6 ans et un chat extraterrestre qui n’a qu’une seule réplique (cette description est peut être aussi le moment opportun pour juger à quel point cette série tombe dans votre champ d’intérêts.) Il y a de ces séquences qui, lorsque je les relis, me donnent envie de construire une liste de mes moments favoris de Saga juste pour parler de cette scène spécifique et lorsque j’entreprends de construire cette liste, je me retrouve avec des marqueurs à toutes les 3 pages. J’abandonne donc cette idée pour ne pas me ramasser avec une cinquantaine de points sur ma liste concernant 18 numéros de 22 pages.


L’intrigue implique autant leur quête de paix que leur lutte pour survivre ou, encore plus primordialement, leur relation et leur lutte pour être des parents décents. La narration du point de vue d’une petite fille dans un futur incertain donne une perspective sereine qui investit tellement plus dans l’histoire, insinuant toujours un avenir encore plus excitant que ce dont nous sommes témoins. Chaque nouvel incident, lieu ou personnage étend l’univers, au lieu de le restreindre, et allume l’imagination à plein feu. Ainsi, lorsque Hazel fait laisse présager la suite des choses, nous ne pouvons même pas entrevoir ce qui pourrait être à venir, puisque chaque chapitre, chaque volume, mène dans une direction totalement imprévisible qui amène autant de nouveaux personnages complexes et intrigants  que de nouvelles créatures extraterrestres fascinante à regarder.

La richesse de l’univers nous enveloppe d’une telle façon que je me sens constamment investi à y retourner pour vivre et revivre ces aventures. Chaque détail est imprégné de réflexions qui donnent une cohésion à un univers qui insinue presque autant qu’il montre, laissant sous-entendre une logique derrière la construction par les créateurs qui insuffle une confiance dans l’audience. Les logistiques de l’univers sont balancées d’une telle façon qu’elles sont suffisamment expliqués pour justifier les actions et réactions des personnages, sans attirer trop d’attention aux pourquoi du comment. Après, dans la première dizaine de pages, avoir vu un bataillon de soldats ailés commandé par un homme affublé d’une télévision à la place d’une tête dans un échange de feu contre des magiciens druides cornus qui font feu avec leurs épées et parlent une langue étrangère, il n’y a plus d’éléments qui font lever un sourcil au lecteur ou remettre en question ce qu’il lit.


Le travail de dessin de Fiona Staples est parmi les meilleurs qu’il m’ait été donné de « lire ». Son trait fin et clair défini l’univers d’une façon nette et consistante qui rajoute encore plus de confiance dans le travail créatif accompli. Les émotions et réactions des personnages sont lues aussi facilement dans les bulles de dialogues que sur les visages, définissant encore plus clairement qui ils sont et leurs nombreuses caractéristiques. Chaque chapitre ouvre et ferme avec des images pleines pages qui nous invitent, nous rendant témoins des choses les plus intimes, grandioses, farfelues ou étranges à chaque numéro. Il est possible de suivre l’action sans même y réfléchir ou faire d’efforts supplémentaires, donnant une fluidité à chaque page qui permet une lecture beaucoup trop rapide et brève, à ma plus grande déception. Saga se lit comme un couteau dans du beurre chaud (est-ce que je me trompe de dicton?), accélérant l’inévitable déception qu’il n’y a plus de pages à lire, mais retourner à la page 1 est si facile que ce n’est pas un véritable problème.

Le livre est drôle, splendide, touchant et est à part égale Star Wars que How I Met Your Mother, Futurama, Astonishing X-Men avec 42 fois plus de violence, sexualité et gags crus. Je ne dis pas qu’il est une combinaison de tous ces ingrédients, mais plutôt qu’il est possible de retrouver un petit peu de ce qui rend excellent toutes ces autres choses dans Saga (parmi tant d’autres!) C’est une œuvre complètement originale qui ne ressemble à rien qui existe et est pourtant invitant très rapidement, nous offrant une place privilégiée dans un monde qui ne cesse de s’ouvrir sous nos yeux.

MUK




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